Personne ne veut d'un grand millésime

Personne ne veut d'un grand millésime

Chaque année, la campagne des primeurs de Bordeaux est l’occasion d’une parade nuptiale des producteurs devant les journalistes et les critiques reconnus. Chaque année est l’occasion d’expliquer pourquoi le millésime est encore meilleur que le précédent, qui était déjà formidable. Chaque année est l’occasion d’élargir sa rhétorique, son vocabulaire et les circonvolutions qui permettent d’exprimer tout, son contraire, et la synthèse des deux. Mais en réalité c’est un exercice complètement absurde, car la dernière chose que veulent les producteurs, les journalistes et les distributeurs, c’est d’un vrai « grand millésime ».

Il est fini, le temps où un grand millésime signifiait quelque chose : un grand vin, que l’on savait attendre trente ou quarante ans, un vin qui pouvait rester imbuvable pendant plus de dix ans sans que l’on s’en inquiétât. Il y a moins de belles caves, à cause des immeubles modernes, des cambriolages, et du manque de trésorerie.

Il est fini, le temps où les petits millésimes étaient une catastrophe économique et une longue punition pour les consommateurs : aujourd’hui, les vins sont au moins buvables tous les ans, et la dernière très mauvaise année date de 1992; depuis aucun millésime n’a été à ce niveau de médiocrité. Même les petits millésimes sont agréables, parfois assez bons. 2007, qui n’a pas un grand avenir, se déguste avec plaisir en 2017.

Il est fini, ce besoin de vendre à tout prix de grandes quantités de liquide rouge, parce que l’on a dépassé le quota de production de 30, 60 voire 120% ! Les rendements plus faibles ont engendré une raréfaction, une concentration, une amélioration des vins, donc une demande plus soutenue et surtout plus régulière, et un prix économiquement viable.

Finalement, on se rapproche du concept champenois, la même qualité (ou presque) tous les ans. A la grande satisfaction du restaurateur, qui peut changer de millésime sans difficulté, du consommateur, qui ne se pose plus la question de quoi acheter, et de l’investisseur/spéculateur, qui se fait régulièrement repasser lors de la survenue d’un « grand » millésime, alors qu’il peut tranquillement acheter chaque année des grands crus corrects pour les revendre au bout de dix.

Même les propriétaires se satisfont d’un millésime bon plutôt que grand : ce dernier est souvent l’objet d’une forte hausse momentanée, suivie d’une baisse de prix, soit que le millésime suivant n’est pas aussi bon, soit qu’il est encore meilleur mais qu’il n’y a plus d’adjectifs suffisamment dithyrambiques pour l’expliquer (comme en 2010 par rapport à 2009). Un bon business, c’est celui qui permet de croître tranquillement et conséquemment.

Y a-t-il encore une personne qui veut un grand millésime ? Le dernier que l'on peut considérer comme tel, 2010, fut cher pour le consommateur, pas si facile à vendre pour le négociant, et se révèle un très mauvais investissement pour le spéculateur. Nous vivons une époque de médiocrité, il faut s’adapter.

Il reste que nous pouvons remercier nos prédécesseurs qui, eux, ont su faire les 1928, les 1947, les 1959, les 1961, pour ne citer que les plus grands, et ont su les garder pour que nous puissions nous aussi accéder au miracle des vins d’exception, des vins de génie, des vrais vins de garde. Et si je n’ai parlé que des vins rouges, on pourrait en dire autant des blancs, qui sont plus jeunes aujourd’hui après quarante ans de vieillissement que les vins actuels après six ans ! Mes derniers Carbonnieux blanc 1964 sont plus frais que les 2002 ou les 2006 !

On pourra longtemps frotter nos bouteilles contemporaines, on n’en fera jamais sortir de génie.

Mais encore une fois, le beau est privilégié au bon, on le voit dans les émissions culinaires, et on le constate aussi parmi les collectionneurs de vin. Celui-ci devient un objet, et qui dit objet dit aspect. Une bouteille de 1961 à l’étiquette sale est dévalorisée, alors que seul le niveau du vin dans la bouteille devrait compter. Donc l’équation « grand millésime égale patience + vraie cave humide et fraîche » ne vend plus. Je parierais que 80% des 2005 sont déjà bus, alors que je n’ai goûté les miens que par conscience professionnelle. Et que je regoûterai les prochains en 2020. 2005 sera-t-il le dernier « vrai » grand millésime, imbuvable pendant dix ans pour se révéler au bout de vingt ? Gardons espoir dans le retour au bon sens, aux cuves béton, la fin du règne du fût neuf surchauffé, de la cuvaison interminable, de l'éraflage systématique. L'espoir dans la recherche de l'équilibre !

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